L’anthropologie sémiotique propose un point de départ pour penser l’activité symbolique : « Le symbolique s’enracine dans des pratiques sémiotiques publiques, qui structurent l’expérience en domaines d’activité, traçant entre eux des connexions ou des homologies, et définissant par là des normes de perception et d’action. » (Lassègue, Rosenthal, Visetti (2009), p 77).
L’activité symbolique s’ancre dans des pratiques sémiotiques publiques — des activités sociales où les signes sont à la fois expressifs (ils disent quelque chose) et signifiants (ils organisent la réalité). Ces pratiques structurent l’expérience humaine en domaines d’activité (la médecine, la religion, l’art, etc.), qui deviennent autant de champs sémiotiques : des cadres de référence où l’expérience vécue se transforme en symboles partagés. Une plante comme le pavot n’est pas seulement un végétal. Selon le contexte, elle symbolise un antalgique (médecine), la défonce (drogue), ou le sacré (rituel). Ces domaines ne sont pas étanches : ils s’influencent mutuellement.
Les symboles ne restent pas assignés à leur domaine d’origine. Grâce au langage — qui fixe et transporte les significations — un symbole peut migrer, se réinterpréter, et créer des connexions entre des domaines hétérogènes. Ernst Cassirer a souligné cette capacité des formes symboliques à traverser les frontières entre les activités humaines (propriété trans-domaniale). Un même symbole (un objet, un geste, un mot) peut ainsi relier des univers de sens différents, révélant des homologies structurelles (des correspondances profondes) entre des pratiques en apparence éloignées. Comme pour le terme « toxique » qui relie l’univers physico-biochimique, à la psychologie des relations, au management, etc.
L’inscription dans le langage, comme trace de l’activité humaine, affranchi le symbolique de son domaine d’émergence, le laissant libre et à disposition pour d’autres domaines. Les propriétés du langage humain utilisé pour tous les domaines d’activité sont consubstantielles à la propriété trans-domaniale des formes symboliques.
Comme l’ont montré Hofstadter et Sander, ou avant eux Lévi-Strauss avec la formule canonique du mythe, l’analogie est au cœur de la pensée humaine. Elle permet de mettre en relation des éléments disparates selon des schèmes du type « A est à B ce que C est à D ».
Les couplages entre domaines symboliques introduisent à la fois :
– Des perturbations : un symbole importé d’un domaine à un autre peut déstabiliser les normes existantes ; Le détournement de la croix dans l’art contemporain a déstabilisé les normes religieuses et artistiques, en transformant un symbole sacré en objet de réflexion, de provocation ou de critique sociale.
– Des réaménagements : pour maintenir une certaine continuité, les champs sémiotiques se transforment (nouvelles règles, nouveaux sens) ; Le hashtag montre comment un symbole technique (système de notation, la croix de Saint André unité de poids, le dièse en musique) peut être réinventé pour devenir un outil central de la communication numérique, en transformant ses règles et ses sens tout en conservant une continuité formelle.
– Des émergences : ces tensions peuvent aussi faire naître des domaines d’activité inédits comme l’introduction de la perspective en peinture au début du XVe siècle ; l’usage moderne des drogues au XIXe.
La théorie des formes symboliques permet ainsi de comprendre comment les cultures maintiennent leur cohérence tout en innovant — entre stabilité des cadres de référence et émergence de sens nouveaux.
L’usage moderne des drogues au XIXe siècle est un exemple d’émergence d’une forme symbolique inédite dans l’histoire de l’humanité par couplage sémiotique. L’émergence de l’usage moderne de drogue résulte d’un processus sémiotique complexe que l’on peut concevoir dans le cadre d’une géométrie des oppositions (Moretti, 2014). C’est-à-dire comme des combinaisons dynamiques de relations d’opposition, de contradiction, d’implication et de sélection (deixis), d’éléments sémantiques concernant des aspects aussi bien pratiques que symboliques, appartenant aux champs sémiotiques de l’usage médical de substances psychoactives, du monde de l’ivresse alcoolique, de l’expérience mystique et de l’individualisme romantique (Escots, 2020).
Aucune expérience humaine ne peut s’inscrire hors de tout domaine d’activités culturellement catégorisé. Si c’était le cas, il s’agirait d’une expérience infrahumaine. Les domaines d’activité culturellement catégorisés, identifiés par Cassirer en tant que formes symboliques, sont les cadres où se déterminent les façons de dire et de faire des humains, expression et praxis qui structurent la perception de toute expérience vécue. La perception est d’emblée sémiotique.